Mes premières photos polas n’avaient rien de spectaculaire : des vêtements noirs, aucun maquillage, un fond neutre et le téléphone que j’avais à l’époque. Pourtant, ces quelques images ont suffi à provoquer un premier rendez-vous en agence.
Plus tard, mon book mannequin s’est construit au fil des rencontres, des séances et des photographies publiées sur Instagram. Je le regardais comme la preuve que je pouvais peut-être avoir une place dans ce milieu. Je ne voyais pas encore tout ce que ces images allaient révéler de moi, ni la manière dont des photographes ou des marques pourraient les retoucher, les utiliser et les diffuser.
Aujourd’hui, je raconte cette période depuis celle que je suis devenue. Non pour expliquer comment créer un book mannequin, mais pour revenir sur ce que mes premières images représentaient pour moi et sur tout ce que je n’avais pas encore appris à regarder derrière elles
Ces photos prises avec mon téléphone ont ouvert la première porte
Lorsque j’ai envoyé ma candidature à ma première agence, je ne disposais d’aucune photographie professionnelle. J’avais simplement essayé de respecter ce qui était demandé dans le formulaire.
Sur ces images, je portais un jean noir et un haut noir près du corps. Je ne m’étais pas maquillée. Mes cheveux étaient détachés sur certaines photographies, puis attachés en queue de cheval sur d’autres. J’avais pris des images de face, de profil, en portrait et en pied, devant un fond neutre, avec mon téléphone de l’époque.
Un proche m’avait aidée à les réaliser, même si je ne me souviens plus exactement où ni avec qui. Je me rappelle surtout que ces photos me semblaient très ordinaires. Elles ne ressemblaient pas aux photographies travaillées que j’associais alors au mannequinat.
Ces premiers polas de mannequin ont pourtant accompagné la candidature qui m’a permis de rencontrer une agence environ dix mois plus tard. Lorsque j’ai reçu cet appel, je les avais presque oubliés. Ils avaient simplement montré la personne que j’étais à ce moment-là, sans décor et sans personnage à incarner.

Mon book s’est construit avant que je sache ce que je voulais montrer
Après mon arrivée dans les locaux de l’agence, celle-ci a réalisé de nouveaux polas en studio. Je n’ai jamais pu les récupérer et je ne sais toujours pas à quoi ils ressemblent. L’agence les conservait pour me présenter directement à ses clients.
Mon book s’est ensuite développé grâce aux photographes rencontrés au fil du temps. Je n’ai jamais eu à les démarcher : ils découvraient mes images sur Instagram et me proposaient une séance. Lorsque leur univers me plaisait, j’acceptais. Chaque collaboration ajoutait de nouvelles photographies à mon parcours et me donnait l’impression d’avancer.
À cette époque, je n’avais pas de book papier. Je conservais mes images sur mon téléphone et j’avais créé un book en ligne. Celui-ci était accessible depuis ma biographie Instagram et visible dans les moteurs de recherche. L’agence possédait également son propre espace interne.

J’ai appris seule à choisir les images que je voulais montrer
À aucun moment, je n’ai été véritablement accompagnée dans la sélection de mes photographies. L’agence réalisait ses propres images lors des shootings qu’elle organisait, tandis que tout ce qui concernait mon image à l’extérieur m’appartenait.
Bien sûr, je pouvais transmettre de nouvelles photos à l’agence pour qu’elle les ajoute à ma présentation. En revanche, je recevais rarement un retour sur leur intérêt pour me proposer à un client.
Progressivement, j’ai donc appris à choisir seule ce que je voulais montrer. Au début, je retenais surtout les images sur lesquelles je me trouvais attractive. Je ne réfléchissais pas encore à la cohérence de l’ensemble, aux projets que je souhaitais attirer ni à ce qu’une photographie pouvait laisser imaginer de mon profil.
À force de montrer certaines images, elles ont commencé à me définir
J’ai fini par remarquer que les photographies que je diffusais influençaient les propositions que je recevais. Plus je publiais d’images en robe de mariée, plus des créateurs me contactaient pour présenter des robes de mariée. Plus je mettais mes cheveux en avant, plus on me sollicitait pour des projets de coiffure.
Cela paraît logique avec le recul. Mais lorsque l’on débute, on peut accepter des projets qui ne nous correspondent pas vraiment en pensant qu’ils nous aideront à avancer. J’ai plutôt eu l’impression que chaque univers dans lequel j’entrais augmentait la probabilité que l’on me propose encore la même chose. Heureusement, j’ai toujours essayé de rester attentive et de ne pas travailler sur des projets qui ne me plaisaient pas.
Sans l’avoir décidé consciemment, mon book mannequin ne racontait donc pas seulement ce que j’avais déjà fait. Il indiquait aussi aux autres ce qu’ils pouvaient imaginer me faire refaire.
Ces projets m’ont offert de belles rencontres et certaines des photographies auxquelles je reste le plus attachée. Cependant, je comprends aujourd’hui qu’en choisissant les images que l’on montre, on oriente progressivement le regard que les autres portent sur nous.

Sur les photos, je découvrais une assurance que je ne ressentais pas encore
De mon côté, ces séances changeaient également la manière dont je me regardais. Devant l’objectif, je pouvais incarner une attitude ou un personnage qui ne me ressemblait pas complètement. En découvrant le résultat, je réalisais pourtant que cette expression, ce visage et ce corps étaient bien les miens.
Les images faisaient ressortir ce que les autres me disaient souvent percevoir chez moi : du charisme, de la présence et de l’assurance. À l’intérieur, je ne me sentais pourtant pas ainsi. Certaines photographies m’aidaient à comprendre ce qu’ils voyaient et que je ne parvenais pas encore à reconnaître dans mon propre reflet.
À une période où je manquais profondément de confiance, ces images m’ont parfois donné une assurance que je ne ressentais pas encore dans la vie quotidienne.
Quand la retouche me rendait étrangère à mon propre visage
Cette confiance avait néanmoins une limite. Il m’est arrivé de recevoir des photographies sur lesquelles je ne me reconnaissais presque plus.
La couleur de mes yeux pouvait être accentuée, mes lèvres gonflées et certaines parties de mon corps transformées. Ma poitrine, mes fesses ou mes jambes ne correspondaient plus vraiment à ce que je voyais dans le miroir. L’image pouvait être techniquement réussie et pourtant créer une distance étrange avec moi-même.
Je n’ai jamais été opposée à toutes les retouches. Corriger la lumière, harmoniser le grain de peau ou supprimer un bouton apparu le jour de la séance ne changeait pas la personne photographiée. Une transformation créative pouvait également avoir du sens lorsqu’elle faisait clairement partie du projet.
Ce qui me gênait, c’était de devoir me présenter avec une photographie sur laquelle mon visage ou mon corps ne ressemblaient plus à ceux que le client découvrirait réellement. Je demandais donc aux photographes d’atténuer leurs modifications. Je voulais retrouver mon propre visage et mon propre corps.
Ces demandes les surprenaient parfois. Plusieurs m’expliquaient que les personnes photographiées leur demandaient généralement l’inverse. De mon côté, je ne cherchais pas à être davantage transformée : je voulais simplement pouvoir me reconnaître.

Le jour où mes photos ont circulé plus loin que moi
Une collaboration m’a également fait comprendre qu’une belle photographie ne reste pas toujours dans un book.
Un photographe m’avait proposé une séance réalisée avec les produits d’une marque très connue. Il m’avait expliqué qu’il ne serait pas rémunéré, mais qu’il recevrait du matériel de la marque en échange. Il m’avait offert le restaurant et m’avait indiqué après coup que cela pouvait constituer mon dédommagement, si cela me convenait.
J’étais alors au début de ma reprise. Je le trouvais sympathique et j’avais envie de créer de nouvelles images. Je pensais également que la visibilité de cette marque pourrait peut-être m’apporter quelque chose. J’ai donc accepté la séance et signé un document autorisant l’utilisation de mon image.
Plus tard, j’ai découvert que la marque utilisait plusieurs photographies de cette séance pour mettre en avant ses produits. Je n’avais reçu aucune rémunération. Cette visibilité ne m’a apporté aucun résultat que je puisse réellement identifier.
Je ne souhaite citer ni la marque ni le photographe. Mon intention n’est pas de désigner un unique responsable, puisque j’avais accepté de participer et signé l’autorisation. Cette expérience représente surtout le moment où j’ai compris que recevoir de belles images et autoriser leur utilisation commerciale étaient deux choses très différentes.
Après coup, j’ai regretté ma décision et je me suis sentie manipulée par la manière dont le projet m’avait été présenté. Lorsque l’on débute, la promesse d’obtenir de la visibilité ou d’enrichir son book peut facilement nous convaincre. Avec davantage d’expérience, nous examinerions pourtant ces conditions autrement.
Le photographe avait obtenu du matériel et la marque disposait d’images pour promouvoir ses produits. De mon côté, il ne me restait que des photographies qui ne m’avaient finalement rien apporté, même si certaines étaient très réussies.
À l’époque, je n’avais pas suffisamment réfléchi aux supports sur lesquels elles pourraient apparaître, à la durée de leur diffusion ni à la valeur commerciale de cette utilisation. J’avais principalement retenu la possibilité de participer à un beau projet. C’est aussi pour cela que je me suis sentie trahie en découvrant ensuite mes images utilisées par la marque.
Des images canons que je n’ai pourtant plus envie d’utiliser

Je ne regrette pas les rencontres et les collaborations qui ont construit mon premier book mannequin. Elles m’ont permis de pratiquer, de gagner en aisance et de découvrir différentes manières de travailler devant un objectif. À cette époque, je n’aurais pas eu les moyens de financer toutes ces séances.
Mais la répétition du travail gratuit a aussi installé une habitude. Lorsque l’on devient la personne connue pour accepter les collaborations sans rémunération, il peut ensuite être difficile de faire reconnaître la valeur de son temps et de son image.
Une collaboration pourrait encore m’intéresser si l’envie est partagée, si l’univers du photographe me touche et si le projet apporte réellement quelque chose à chacun. En revanche, je ne souhaite plus considérer la gratuité comme une étape obligatoire à répéter indéfiniment dans l’espoir qu’un contrat finisse par arriver.
Certaines photographies issues de cette période sont canons. Pourtant, je n’ai même plus envie de les utiliser. Ce n’est pas leur qualité que je remets en question, mais ce qu’elles représentent désormais pour moi et la manière dont elles ont circulé.
Avec le recul, mon book ne raconte pas seulement l’évolution de mon apparence ou de ma manière de poser. Il conserve aussi les traces de la confiance que j’ai progressivement gagnée, des limites que je n’avais pas encore définies et des questions que je n’avais pas pensé à poser.
Les images montraient le résultat. Moi, j’apprenais encore à comprendre tout ce qu’elles pouvaient engager derrière elles.
Dans le prochain article, je reviendrai sur le paradoxe de ma taille et sur la manière dont le mannequinat a également transformé mon rapport à mon corps.

