Pendant quelques minutes, tout ressemblait à une véritable audition pour une campagne de maillots de bain. Puis une demande a suffi pour faire disparaître le cadre professionnel que je pensais avoir devant moi.
Cette arnaque au casting ne ressemblait pas à l’idée que je me faisais d’une fausse annonce. Elle utilisait le nom d’une véritable agence, un site presque identique au sien et ses vrais réseaux sociaux. Je raconte cette expérience comme je l’ai vécue : avec ce que je sais, ce que j’ai ressenti et les questions qui sont restées sans réponse.

Pendant le confinement, un casting en ligne ne me paraissait pas étrange
Cette histoire s’est déroulée pendant la période du confinement. À ce moment-là, je voyais passer de plus en plus de castings en ligne. Les rendez-vous en visio s’installaient dans de nombreux domaines et le mannequinat suivait aussi ce mouvement. Le fait de rencontrer quelqu’un derrière un écran ne m’a donc pas alertée.
L’annonce concernait une campagne de maillots de bain et se trouvait sur une plateforme de casting payante. Je pensais alors que les propositions publiées sur ce type de service étaient davantage contrôlées que celles découvertes au hasard sur un réseau social.
J’ai postulé, puis j’ai reçu une réponse assez rapidement. Le cachet était intéressant, le déplacement devait être pris en charge et l’agence présentée existait réellement. À une période où je cherchais encore ma place entre les catégories, une proposition qui semblait correspondre à mon profil avait forcément quelque chose de valorisant.
Le rendez-vous annoncé restait cohérent avec la campagne. Je devais me présenter, marcher pour montrer ma démarche, puis revenir en maillot de bain. J’ai organisé la pièce pour disposer d’assez de recul et pouvoir faire quelques pas devant la caméra. Je me suis préparée sérieusement, comme pour une véritable opportunité professionnelle.
À ce stade, rien ne me permettait encore d’imaginer que je parlerais plus tard de cette expérience comme d’une arnaque casting.
Tout semblait vrai… sauf le lien entre la personne et l’agence
Le mail était bien écrit. Le nom utilisé correspondait à celui d’une agence de mannequins qui existait vraiment. Le site paraissait professionnel et renvoyait vers les comptes officiels de cette agence sur les réseaux sociaux. En cliquant, je retrouvais une activité réelle, des publications et des images authentiques.
Mon interlocutrice était une femme. Sa présence m’a rassurée. Dans mon esprit, une femme qui me recevait pour un casting de maillots de bain inspirait plus facilement confiance qu’un homme inconnu placé seul derrière son écran.
Pendant la visio, elle semblait pourtant suivre un texte appris. Ses phrases étaient assez brèves et répétitives. Je l’ai remarqué, sans parvenir à donner une signification précise à cette impression. Une personne peut manquer de naturel devant une caméra ou répéter les mêmes consignes à plusieurs mannequins. Ce détail me troublait légèrement, mais il paraissait trop faible face à tous les éléments qui, eux, semblaient vrais.
Je préfère rester prudente sur son rôle. J’ignore qui se trouvait réellement devant moi. Je ne sais pas si elle participait consciemment au dispositif, si elle suivait les instructions d’une autre personne ou si une partie de l’échange était préparée autrement. Mon impression ne constitue pas une preuve.

À la demande de mon interlocuteur, je défile devant l’ordinateur.
Quelques secondes ont suffi pour que tout bascule
J’ai commencé par me présenter. Ensuite, j’ai marché jusqu’au fond de la pièce avant de revenir vers l’écran. Elle m’a demandé de recommencer plusieurs fois, de me tourner et de montrer ma silhouette sous différents angles.
Je me suis changée, puis je suis revenue en maillot de bain. Je ne faisais rien d’inhabituel ni de suggestif. Je marchais, je revenais et je suivais les consignes que je pensais liées au produit présenté.
Puis elle m’a expliqué que mon maillot cachait trop mon corps et qu’elle ne pouvait pas imaginer le résultat avec toutes les formes de maillots de bain. Selon elle, retirer le haut permettrait de mieux se projeter.
J’ai eu un temps d’hésitation, pas parce que j’envisageais d’accepter ou d’enlever le haut, mais parce que j’étais choquée par la demande. Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre ce que je venais d’entendre et trouver la fermeté nécessaire pour répondre. Je me suis immédiatement rassise devant l’ordinateur afin qu’elle ne voie plus que mon visage.
J’ai dit non.
Lorsqu’elle m’a assuré que cela resterait entre nous, la situation m’est apparue encore plus inquiétante. Un cadre professionnel n’avait aucune raison de devenir un secret partagé entre deux personnes. Je ne lui ai dit ni au revoir ni merci. Elle parlait toujours lorsque j’ai refermé l’écran de mon ordinateur.
Je ne me suis pas dénudée et je n’ai pas fait ce qu’elle demandait. Pourtant, je me sentais déjà très mal. Cette personne avait pu voir et peut-être enregistrer des images de moi en maillot de bain en train de marcher et de me tourner. Je ne savais ni ce qui avait été conservé ni ce que ces images pourraient devenir.
J’avais fermé l’ordinateur, pas la peur
Le silence est revenu dès que j’ai refermé l’ordinateur. Je n’entendais plus la femme, mais une nouvelle peur a pris toute la place : si ce faux casting était organisé par des personnes capables d’imiter une agence, pouvaient-elles aussi continuer à accéder à ma caméra ?
Je n’en savais rien. Avant de rouvrir mon ordinateur, j’ai pris quelque chose pour couvrir la caméra. Ce geste venait de la panique et d’un besoin de reprendre le contrôle. Je n’ai jamais obtenu la moindre preuve que mon ordinateur avait été piraté ni que la caméra était restée active.
J’ai vérifié que la visio était bien terminée. Après avoir rouvert mon ordinateur, j’ai constaté que la personne m’avait elle aussi bloquée. Cela m’a semblé confirmer que mon pressentiment était le bon, même si ce blocage ne constituait pas à lui seul une preuve.
J’ai conservé mes captures, bloqué les autres contacts, puis signalé l’annonce à la plateforme payante sur laquelle je l’avais trouvée. Je n’ai reçu aucune réponse. Je ne sais donc pas si l’annonce a été retirée, si mon signalement a été étudié ou si d’autres personnes avaient vécu la même chose.
À ce moment-là, je n’avais pas le sentiment de posséder assez d’éléments concrets pour engager une plainte. Je n’avais pas retiré le haut de mon maillot, je ne connaissais pas l’identité réelle de la personne et je ne pouvais pas prouver qu’une image avait été enregistrée. Le soulagement de m’être arrêtée à temps coexistait avec l’impossibilité de savoir ce qui s’était réellement passé derrière l’écran.
Cette peur a également changé mon rapport à la circulation de mon image. Une scène très simple peut devenir angoissante dès que l’on ne sait plus qui regarde, qui conserve et dans quel but.

Face à une demande déplacée, je ferme immédiatement l’ordinateur.
Un seul symbole séparait le vrai site du faux
Après la visio, j’ai repris toutes mes recherches. J’ai alors compris que j’étais passée par un site intermédiaire très récent, et non par le site officiel de l’agence. Son nom de domaine ressemblait presque mot pour mot à celui de l’agence, à l’exception d’un symbole. Cette différence minuscule m’avait échappé.
Le faux site renvoyait vers les véritables comptes de l’agence. C’est précisément ce qui l’avait rendu crédible à mes yeux. Je cliquais sur une icône et j’arrivais sur un compte officiel, actif et rempli de publications authentiques. J’en avais conclu que le site appartenait forcément à la même structure.
À l’époque, je n’avais pas encore les connaissances acquises depuis grâce à ma reprise d’études et à mes années de travail dans le marketing. Je ne savais pas qu’un site pouvait créer très simplement un lien vers n’importe quelle page ou n’importe quel réseau social existant. Les comptes étaient vrais ; le lien entre ces comptes et la personne qui m’écrivait ne l’était pas.
C’est cette nuance qui a rendu l’arnaque casting si difficile à repérer. Presque chaque élément existait réellement : l’agence, son nom, ses images et ses réseaux. L’identité avait été empruntée avec suffisamment de précision pour que je fasse moi-même les rapprochements qui manquaient.
Pour moi, l’arnaque casting ne se trouvait pas dans chacun de ces éléments pris séparément. Elle se trouvait dans le faux lien créé entre eux.
Ce que cette arnaque casting a changé dans ma façon de faire confiance
Depuis, je vérifie moins l’existence d’une entreprise que le lien réel entre cette entreprise et la personne qui me contacte. Je rejoins les sites par mes propres moyens, je compare les adresses et je demande une confirmation lorsque quelque chose me paraît flou. Pour une entreprise française, son existence se vérifie aujourd’hui facilement en ligne. Cette existence ne suffit cependant pas à prouver l’identité de la personne qui écrit en son nom.
Quand une vérification suffit à faire tomber un échange
Ces demandes de confirmation ne sont pas toujours bien reçues. Il m’est arrivé de parler avec de véritables professionnels que mes vérifications agaçaient. L’échange s’est alors interrompu des deux côtés : eux ne souhaitaient pas avoir à justifier davantage leur identité et, de mon côté, leur réaction ne me permettait plus de poursuivre sereinement.
Je trouve regrettable qu’une demande aussi simple puisse créer cette tension. Dans un secteur où les prises de contact passent souvent par Instagram, un mail ou un message privé, vouloir savoir à qui l’on parle me paraît légitime. Je préfère perdre une proposition plutôt que continuer un échange dans lequel je ne me sens plus en sécurité.
Lorsque je reçois un message étrange, j’en parle aussi à des personnes de confiance. Je leur indique le nom utilisé et ce qui s’est passé. Ce réflexe ne prouve rien sur la personne concernée, mais il évite que je reste seule avec mon doute et permet à mon entourage de connaître le contexte.
Surtout, j’ai appris à écouter plus vite mon intuition. Elle ne remplace pas les vérifications et elle peut parfois donner une impression erronée. En revanche, lorsqu’une demande franchit une limite claire en moi, je n’essaie plus de me convaincre que je devrais l’accepter pour préserver une opportunité.
Même un professionnel connu peut dépasser une limite
Cette leçon ne concerne pas uniquement les faux profils. Il m’est aussi arrivé de mettre fin à un échange avec une personne réellement connue dans son milieu.
Un photographe qui comptait plus de 50 000 abonnés et plusieurs contacts en commun m’avait proposé de réaliser des photographies de nu artistique. J’aimais beaucoup son travail et je trouvais certaines de ses images magnifiques. Je ne juge absolument pas les femmes qui choisissent de poser ainsi. Simplement, je ne souhaitais pas le faire moi-même.
Je lui ai expliqué mon refus. Pourtant, il a insisté à plusieurs reprises. Il présentait cette séance comme une étape qui pourrait m’aider, enrichir mon book ou faire évoluer mon image. Plus je précisais ma limite, plus j’avais l’impression qu’il cherchait un nouvel argument pour la déplacer.
Cette insistance m’a fait culpabiliser et m’a mise profondément mal à l’aise. À mes yeux, une photographie de ce type ne devait jamais naître d’une pression ou de la peur de manquer une occasion. Si j’acceptais un jour de participer à une campagne comportant de la nudité, je voudrais un projet clairement défini, un contrat précisant ce qui sera photographié et diffusé, ainsi qu’une équipe présente autour de moi. Je ne voulais pas me retrouver seule dans une chambre avec un photographe après avoir dû défendre plusieurs fois le même refus.

Plus tard, je bloque sur Instagram un photographe devenu trop insistant.
Son nombre d’abonnés n’a pas rendu mon « non » négociable
Il a continué à revenir sur le sujet jusqu’à ce que je finisse par le bloquer.
Je ne le cite pas et je ne transforme pas mon ressenti en accusation générale. Une autre personne aurait peut-être vécu cet échange différemment. Je sais seulement que, pour moi, cette insistance avait franchi une limite. Le nombre d’abonnés, la reconnaissance professionnelle et les contacts en commun n’ont pas suffi à rendre la situation acceptable.
Ces expériences peuvent aussi nuire au regard porté sur d’autres professionnels qui, eux, travaillent avec beaucoup de respect. C’est pour cela que je refuse de faire une généralité sur les photographes, les agences ou les personnes qui proposent des castings. Je raconte uniquement les situations que j’ai vécues et la manière dont elles ont modifié mes propres choix.
À celles qui sont allées plus loin : la honte ne vous appartient pas
J’ai eu le temps de dire non avant d’enlever le haut de mon maillot. Une autre personne aurait pu continuer. Elle aurait pu être plus jeune, moins expérimentée, impressionnée par le nom de l’agence ou simplement terrifiée à l’idée de perdre une véritable campagne.
Je voudrais lui dire qu’elle n’est ni stupide ni responsable d’avoir cru à une proposition soigneusement construite. Dans mon cas, le piège utilisait une agence réelle, un site presque identique, de vrais réseaux sociaux, une plateforme payante et une femme à l’écran. Ma confiance ne reposait pas sur un seul détail absurde. Elle s’était construite à partir de plusieurs éléments qui paraissaient cohérents entre eux.
Dans mon expérience, cette arnaque casting a justement fonctionné parce qu’elle ne ressemblait pas immédiatement à une arnaque.
La gêne, la culpabilité et la peur du regard des autres peuvent ensuite enfermer une personne dans le silence. Pourtant, la honte ne devrait jamais appartenir à celle qui a posé devant une caméra en pensant répondre à une demande professionnelle. Elle appartient à ceux qui ont créé la tromperie ou choisi d’ignorer une limite.
Partager son expérience peut aider quelqu’un d’autre, mais ce partage reste un choix intime. Personne ne devrait avoir à raconter publiquement ce qu’il a vécu pour mériter d’être écouté ou soutenu.

J’ai perdu une illusion, pas mon droit de tenter ma chance
Avant cette arnaque casting, j’imaginais qu’un faux casting se reconnaîtrait à un message maladroit, une agence introuvable ou une demande absurde dès le premier échange. J’ai découvert quelque chose de beaucoup plus subtil, construit avec des morceaux de vérité.
Pendant quelques minutes, j’ai réellement cru passer une audition pour une campagne de maillots de bain. Puis une demande, quelques secondes de silence et une phrase sur le secret ont fait disparaître le cadre professionnel que je pensais avoir devant moi.
Cette expérience ne m’a pas retiré mon envie de tenter ma chance. Elle m’a appris à poser davantage de questions, à vérifier autrement et surtout à écouter plus rapidement ce qui me met mal à l’aise. Une personne peut être réelle et professionnelle tout en dépassant une limite. Une proposition peut sembler crédible tout en reposant sur une identité empruntée.
Je ne possède aucun moyen infaillible pour éviter toutes les mauvaises expériences. Je sais simplement qu’un projet ne mérite jamais que je négocie une limite que je ressens clairement. Aujourd’hui, lorsqu’une situation m’oblige à me convaincre trop longtemps que tout va bien, je préfère m’arrêter.

Ces cinq articles étaient mon point de départ, pas la fin de Maison DEBUT
J’ai commencé Maison DEBUT en racontant pourquoi j’avais créé ce média. Les quatre articles suivants m’ont permis de revenir sur mes débuts, mon premier book, mon rapport à la taille et aux mensurations, puis sur ce faux casting en ligne.
Ces cinq textes donnent une vision générale de mon parcours. Ils posent aussi le ton que je souhaite préserver : raconter ce que les images montrent rarement, sans transformer une expérience personnelle en vérité universelle.
La suite de Maison DEBUT laissera davantage de place à d’autres professionnels des métiers de l’image. Chacun pourra choisir le niveau de détail avec lequel il souhaite raconter son parcours, ses réussites, ses difficultés et les réalités de son métier.
Si vous exercez ou avez exercé un métier de l’image et que vous souhaitez partager une expérience réellement vécue, vous pouvez me proposer une rencontre. Votre parole sera préparée avec vous, relue et publiée dans le respect de ce que vous souhaitez transmettre.
Crédits visuels : Illustrations créées avec l’intelligence artificielle à partir de photographies personnelles de Marine Debut afin de représenter les scènes du témoignage. Elles ne sont pas issues des événements racontés.

