À 13 ans, je mesurais déjà environ 1,76 m, sans encore me demander quelle taille une femme devait avoir pour devenir mannequin. J’entendais souvent la même phrase : « Tu devrais faire du mannequinat. » Certaines personnes regardaient ma taille et voyaient déjà un podium. D’autres me regardaient comme si quelques centimètres de plus faisaient de moi un être anormal.
Pendant longtemps, je me suis demandé si ma taille m’ouvrirait plus facilement les portes de ce milieu. Puis j’ai découvert qu’à 1,81 m, elle pouvait tout aussi bien me laisser sur le seuil.
Je pensais que l’expression « taille mannequin femme » renvoyait à une règle simple. J’ai découvert que tout dépendait du vêtement, du client, de l’agence et du marché visé. Je l’ai compris au fil de castings qui s’arrêtaient pour un centimètre, de robes qui arrivaient trop haut, d’un contrat écourté parce que les vêtements tombaient mal sur moi et, à l’inverse, de créateurs ravis de voir enfin leurs pièces frôler le sol.
La même taille m’a fait connaître le doute autant que la fierté. Elle m’a surtout appris que le plus difficile n’était pas toujours d’être différente, mais de chercher sans cesse la case dans laquelle cette différence serait acceptée.
À 13 ans, 1,76 m et déjà un avenir choisi par les autres
À l’adolescence, ma taille attirait les remarques, les bonnes comme les mauvaises. On m’a appelée la girafe, le géant vert ou le World Trade Center. Je portais des chaussures très plates et j’essayais de prendre le moins de place possible. Pourtant, dans le même temps, d’autres personnes m’assuraient que j’étais « faite » pour le mannequinat.
Ces paroles se mélangeaient dans ma tête. Les unes me donnaient honte de mon corps, tandis que les autres lui promettaient un avenir. Je passais d’une impression à l’autre : trop grande dans la vie quotidienne, peut-être parfaite dans un univers que je connaissais encore très peu.
J’ai raconté, dans l’article où j’explique pourquoi j’ai créé Maison DEBUT, comment ces regards ont participé à mon envie d’essayer. Les paroles positives ouvraient une possibilité. Les moqueries, elles, continuaient d’abîmer la façon dont je me voyais.
Lorsque j’ai commencé le mannequinat, j’imaginais donc que ma taille serait mon principal avantage. La réalité s’est montrée bien plus contradictoire. Elle pouvait donner de l’allure à une photographie ou à un défilé, puis, bien plus souvent, dépasser la longueur prévue d’une robe ou la limite indiquée sur une annonce.
J’ai découvert assez vite que ressembler à l’image collective d’un mannequin et correspondre au besoin précis d’un casting formaient deux réalités bien différentes.

Le centimètre qui me laissait parfois de l’autre côté de la porte
Dès mes premières candidatures de mannequin, je voyais souvent des tailles maximales comprises entre 1,77 m et 1,80 m. De mon côté, selon ma posture et la manière de me mesurer, le résultat pouvait varier entre 1,80 m et 1,82 m. Pour la petite anecdote, j’ai une différence de longueur entre les jambes. Sur les formulaires, toute cette réalité devait pourtant tenir dans une seule case. Lors de mes rendez-vous médicaux, le constat restait le même : je mesurais bien 1,81 m, parfois légèrement plus.
Quand la sélection s’arrêtait à 1,80 m, mon profil pouvait disparaître avant même une rencontre. Le client ignorait encore mon regard, ma façon de bouger, mon énergie ou mon aisance devant l’objectif. Un chiffre avait déjà répondu à ma place.
Je comprenais la contrainte technique. Un vêtement existe dans une longueur précise et un client construit son projet autour d’un résultat attendu. Malgré cette logique, voir ma candidature s’arrêter pour un centimètre restait difficile à vivre. Cette taille que l’on m’avait présentée comme un passeport devenait très fréquemment une frontière.
Dans ces moments-là, le doute revenait vite. Je me demandais si mon profil avait réellement sa place dans ce métier. Avec le recul, je sais que ces décisions parlaient d’abord de la correspondance entre un corps et un projet. À l’époque, je les recevais beaucoup plus intimement.
Du 36-38 en haut, du 40-42 en bas : où devais-je me placer ?
Ma taille représentait seulement une partie du décalage. Les candidatures demandaient aussi le tour de poitrine, le tour de taille et le tour de hanches. Mon buste et mon tour de taille correspondaient plutôt à un 36 ou un 38, tandis que je portais du 40 ou du 42 pour le bas.
Selon les agences, les mots changeaient. Certaines voyaient un potentiel dans un profil athlétique, à condition que je fasse davantage de sport. D’autres m’expliquaient qu’avec davantage de formes, je pourrais peut-être rejoindre la catégorie mannequin plus size. Même si je portais du 40-42, ma morphologie ne le laissait pas vraiment paraître. Mon corps se retrouvait entre plusieurs possibilités : trop de formes pour l’une, encore trop fin pour l’autre.
Cette place intermédiaire m’a parfois rendue triste. Je regardais les catégories en cherchant celle qui pourrait enfin me reconnaître. À force, chaque partie de mon corps semblait devenir une question à résoudre : un centimètre de trop ici, une forme trop présente là, puis encore trop peu ailleurs.
La plupart des refus sont restés sans explication. Dans le silence, il devenait facile de choisir moi-même la raison et de la retourner contre mon corps. Aujourd’hui, j’essaie de rester plus juste envers moi-même : j’attribue à mes mensurations uniquement ce que l’on m’a réellement dit. Un casting peut aussi se jouer sur un visage, une attitude, une couleur de cheveux, une disponibilité, une proximité géographique ou la vision créative d’une équipe.
Cette manière de penser m’aide aujourd’hui à ne plus transformer chaque absence de réponse en jugement physique. Elle n’efface pourtant pas ce que j’ai ressenti à l’époque : la peine de me trouver toujours entre deux cases, avec l’impression que mon corps devait encore changer pour mériter l’une d’elles.

Le jour où les vêtements ont écourté mon contrat
Les vêtements m’ont donné les réponses les plus concrètes, parfois de manière brutale.
Lors d’un shooting pour un grossiste, plusieurs séances étaient prévues. Dès la première, de nombreuses pièces correspondaient mal à ma longueur de jambes et à mes proportions. Le client a alors interrompu le contrat. Il m’a expliqué qu’il n’avait rien à me reprocher dans mon travail, mais qu’il devait présenter l’ensemble de ses vêtements de la tête aux pieds et que les coupes étaient inadaptées à ma silhouette.
Ses mots étaient respectueux et son besoin était réel. Malgré cela, j’étais déçue. J’avais été choisie, je m’étais projetée dans plusieurs journées de travail, puis tout s’arrêtait pour une réalité que je ne pouvais pas modifier sur place. Comprendre une décision professionnelle n’empêche pas toujours la tristesse de la recevoir.
Ce client n’a pas été le seul à écourter un projet pour cette raison. Avec des pantalons et d’autres pièces longues, il fallait parfois cadrer sans montrer mes pieds. Sur certains défilés, marcher pieds nus permettait de récupérer quelques centimètres dans le tombé de la robe ou de donner l’impression que le choix était volontaire.
Sur l’image finale, ces ajustements disparaissaient. Comme je l’ai raconté dans mon article sur mon premier book mannequin, une belle photographie montre rarement tout ce qu’il a fallu adapter pour qu’elle existe. Derrière une robe qui semblait parfaitement posée, il y avait parfois mes pieds hors du cadre ou une équipe en train de chercher une solution.
Peu à peu, j’ai compris que « trop grande » voulait souvent dire « trop grande pour cette pièce, dans ce projet, ce jour-là ». Cette nuance m’a aidée, même si elle ne supprimait pas toutes les déceptions.
Puis certains créateurs regardaient mes 1,81 m avec des étoiles dans les yeux
Heureusement, mon parcours m’a aussi offert l’expérience opposée.
Je me souviens du regard émerveillé de certains créateurs lorsqu’ils me voyaient entrer dans la pièce avec mes 1,81 m, que j’assumais pleinement sur des talons de dix centimètres. Là où un vêtement s’arrêtait trop haut pour un client, des robes, des tailleurs et des pièces sophistiquées semblaient ailleurs avoir été pensés pour mes proportions. Ma taille permettait au tissu de tomber exactement comme le créateur l’avait imaginé et de frôler le sol. Elle donnait aussi à la pièce une élégance que ma taille et ma morphologie pouvaient pleinement mettre en valeur.
Dans ces moments-là, ce que j’avais vécu comme un défaut redevenait une force. Le même corps qui compliquait un shooting pouvait donner vie à une autre création. Je n’avais ni grandi ni changé de mensurations entre les deux projets. Seul le regard porté sur mon profil avait changé.
Cette joie comptait beaucoup. Elle réparait un peu les fois où je m’étais sentie trop ou pas assez. Elle me rappelait aussi qu’une différence peut fermer une porte tout en devenant précisément ce qu’une autre personne cherche.

Les shootings repensés pour ce que j’apportais vraiment
La silhouette n’a pas toujours eu le dernier mot.
La première impression ne jouait pourtant pas toujours en ma faveur. Avec ma taille et mon allure, je pouvais sembler inaccessible, parfois même hautaine, aux personnes qui ne me connaissaient pas encore. Puis, sur les shootings et les défilés, cette image changeait très vite.
Les retours qui revenaient le plus souvent parlaient de ma joie de vivre, de l’énergie positive que j’apportais et de ma capacité à détendre l’atmosphère. D’autres mannequins m’ont aussi dit que mes mots les aidaient à reprendre confiance et à faire baisser leur stress. J’ai toujours aimé valoriser les personnes autour de moi et leur rappeler ce qu’elles apportent, surtout dans des moments où chacune peut facilement douter d’elle-même. Avec le temps, cette manière d’encourager et de valoriser les autres est aussi devenue une part naturelle de mes accompagnements autour de l’image et de la confiance en soi.
Quand une équipe voyait au-delà de ma silhouette
Il m’est arrivé d’être rappelée sur de nouveaux projets parce qu’une équipe avait apprécié mon travail et ma joie de vivre lors d’une précédente collaboration. Certains shootings ont même été repensés pour m’intégrer, alors que mon profil ne correspondait pas totalement aux critères prévus au départ.
J’ai vécu ces rappels comme de jolies victoires. Je n’avais pas soudainement gagné ou perdu un centimètre. Je n’étais pas davantage entrée dans une catégorie. Une équipe avait simplement vu au-delà de la première impression : mon énergie, mon sérieux, ma façon de travailler, mon attention aux autres et ce que j’apportais à l’ambiance de la journée.
Cette expérience a déplacé quelque chose dans ma manière de regarder le métier. Les mensurations comptent dans de nombreux projets, surtout lorsque le vêtement impose une coupe précise. Elles ne racontent pourtant ni la ponctualité, ni l’endurance, ni l’écoute, ni la capacité à recevoir une direction et à créer une bonne relation avec l’équipe.
Pendant longtemps, j’avais cherché la case qui rendrait ma silhouette acceptable. Ces shootings m’ont rappelé que l’on pouvait aussi créer une place autour de la personne entière.
À 35 ans, je préfère enfin ma place entre les cases
À 35 ans, après environ deux années d’arrêt, j’envisage de reprendre progressivement le mannequinat. Mon corps, ma santé, mes projets et mes envies ont évolué. Mon regard aussi.
Je m’intéresse de plus en plus aux marques qui valorisent des corps variés et des imperfections réelles. La publicité vidéo et le jeu face caméra m’attirent, car je m’y sens à l’aise et prête à tenter ma chance. Les robes de mariée, de soirée et les pièces sophistiquées gardent une place particulière dans mon cœur. Elles ont leurs contraintes, mais ce sont aussi souvent les vêtements qui épousent le mieux mes formes et mettent ma taille en valeur.
Je sais que mon profil reste difficile à classer et que les offres vraiment adaptées peuvent être moins nombreuses. Cette réalité existe. Elle m’attriste moins qu’avant.
Je vais reconstruire mes candidatures autour de mon corps actuel et de la personne que je suis devenue. Mes mesures m’aideront à cibler les projets. Elles ne me dicteront plus le corps que je devrais fabriquer pour obtenir un casting.
À vingt ans, l’impression de n’appartenir à aucune catégorie me blessait. Je voyais surtout les portes auxquelles il manquait toujours un centimètre, une taille ou une forme. Aujourd’hui, je ressens surtout la liberté d’être difficile à résumer.
Je ne suis peut-être ni le profil évident d’une catégorie classique ni celui d’une catégorie plus size. Je suis une femme d’1,81 m, avec un buste plus fin, des hanches plus marquées, une expérience, une énergie et une histoire. Finalement, être à part peut aussi devenir une place.

Je n’ai jamais eu la « bonne » taille. J’ai toujours eu la mienne.
La question « quelle taille faut-il pour devenir mannequin ? » appelle souvent un chiffre. Mon parcours à 1,81 m me donne une réponse plus nuancée : la bonne taille est celle qui rencontre le bon projet.
J’ai été trop grande pour certains vêtements et exactement adaptée à d’autres. Mon profil se trouvait entre plusieurs catégories, sans m’empêcher d’être choisie pour des shootings, des défilés et des campagnes locales. J’ai connu la déception d’un contrat interrompu, mais aussi la joie de voir un projet repensé pour moi.
Pendant longtemps, j’ai cru que l’objectif était de trouver enfin la case capable de m’accueillir. En vieillissant, j’ai compris que je pouvais aussi cesser de lui demander la permission d’exister.
Mon corps ne s’est pas transformé en réponse parfaite. C’est mon regard qui a évolué. La tristesse de ne rentrer nulle part a peu à peu laissé de la place à une forme de fierté : celle d’avoir un profil singulier, parfois plus difficile à positionner, mais impossible à résumer par un seul chiffre.
Dans le prochain article, je raconterai un faux casting mannequin découvert sur une plateforme en ligne. Lorsque l’on cherche encore la place qui nous échappe, certaines promesses peuvent sembler particulièrement séduisantes. Cette expérience a changé ma manière de vérifier les annonces et les personnes qui les publient.
Photographies : Aliséa Ambrosino — Shooting organisé par Banditas au Baou, à Marseille.

